À la veille du 14 février 2026, jour dédié aux amoureux, une visite de la rédaction de Gazette Haïti News au Champ de Mars, cœur battant de Port-au-Prince, révèle un espace paré de couleurs, de parfums et de sourires. Entre les bouquets de roses, les ballons en forme de cœur et les petits cadeaux improvisés, les marchandes ont, une fois de plus, transformé les lieux en un refuge fragile mais lumineux pour les couples. Malgré la situation difficile que traverse le pays, l’amour y a trouvé sa place.
Dès les premières heures de la matinée, le Champ de Mars offrait un spectacle que l’on croyait presque oublié. Des étals de fleurs s’alignaient le long des trottoirs, éclaboussant la grisaille ambiante de rouge, de rose et de blanc. Les vendeuses, souvent debout depuis l’aube, arrangeaient leurs bouquets avec un soin presque cérémonial, comme si chaque fleur portait en elle un message d’espoir. En dépit des tensions sécuritaires et de la précarité, elles étaient là, fidèles au rendez-vous du 14 février.
Cette présence n’est pas anodine. Dans une situation où les déplacements sont risqués et où le pouvoir d’achat s’effondre, sortir vendre des fleurs relève presque d’un acte de courage. Pourtant, pour ces femmes, la Saint-Valentin représente bien plus qu’une simple opportunité commerciale. Elle est, selon leurs mots, « un moment pour rappeler que la vie continue ». Vendre une rose, offrir un sourire, c’est aussi affirmer que la peur n’a pas encore gagné.
Sous un parasol un peu usé, Berta, une marchande au Champ de Mars, confie que cette journée est l’une des rares où elle sent un souffle d’optimisme traverser la foule. « Les gens viennent même s’ils ont peu d’argent. Ils veulent montrer à leur partenaire qu’ils pensent à eux, qu’ils les aiment. Parfois, une seule fleur suffit », explique-t-elle.
Au fil de la journée, les acheteurs se font plus nombreux. Des jeunes, des travailleurs, parfois même des pères de famille viennent discrètement choisir une fleur ou un petit cadeau. Beaucoup expliquent qu’ils ne peuvent pas offrir grand-chose, mais qu’ils tiennent à marquer le coup. Cette année encore, les marchandes lancent un appel simple mais puissant : « Tout le monde peut descendre au Champ de Mars pour faire plaisir à son ou sa partenaire. »
Cet appel, répété de stand en stand, résonne comme une invitation à la normalité. Dans un pays où la violence et l’instabilité rythment la vie, célébrer l’amour devient presque un acte de résistance. Acheter une fleur, c’est refuser de se laisser enfermer dans la peur.
Cependant, la réalité reste rude. Beaucoup d’entre elles expliquent que les ventes ne sont pas tellement au rendez-vous. La crise économique a réduit la capacité des familles à dépenser pour des choses jugées non essentielles. Pourtant, aucune ne se plaint vraiment. « Même si je vends peu, je suis contente d’être là. Je rencontre des gens, je vois des sourires. C’est déjà beaucoup », confie Roseline, qui a parcouru plusieurs kilomètres pour venir installer son petit étal.
Cette résilience, visible dans chaque geste, est l’un des traits les plus marquants de cette journée. Les marchandes savent que leur avenir est incertain, mais elles continuent à se battre, à s’organiser, à espérer. Pour elles, la Saint-Valentin n’est pas seulement une fête des amoureux, c’est aussi un moment où leur travail prend un sens particulier. Elles deviennent, le temps d’une journée, des passeuses d’émotions.
Au Champ de Mars, l’ambiance oscille ainsi entre gravité et légèreté. On entend parfois des éclats de rire, parfois des soupirs. Les couples prennent des photos, les enfants regardent les ballons colorés avec émerveillement. Dans ce décor fragile, chaque fleur vendue est une petite victoire contre la morosité ambiante.
En fin d’après-midi, alors que le soleil commence à décliner, les étals se vident peu à peu. Certaines vendeuses ont réussi à écouler une bonne partie de leur marchandise, d’autres repartent avec encore beaucoup de fleurs invendues. Mais toutes s’accordent sur un point : être présente aujourd’hui valait la peine. « Même quand tout va mal, l’amour doit continuer à vivre », résume simplement Marie-Lourdes.
La Saint-Valentin 2026 au Champ de Mars n’a peut-être pas été flamboyante comme autrefois, mais elle a été profondément humaine. Dans un pays en crise, ces femmes, avec leurs bouquets et leurs sourires, ont rappelé une vérité essentielle : tant qu’il y aura des gens pour offrir une fleur à quelqu’un qu’ils aiment, il y aura toujours une raison d’espérer.
Par Arnold Junior Pierre
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